Publié dans Europe

Quand la fièvre l’emporte…

La fièvre ! C’est selon moi le sujet de prédilection de Stefan Zweig et le thème central de son livre Vingt-quatre heures de la vie d’une femme. La fièvre au sens de la passion, de l’agitation, de la folie, de l’excitation, de la faiblesse et, aussi, en son sens littéral, physiologique. Cette fièvre qui peut nous gouverner, nous dominer et nous faire oublier tout bon sens et toute étiquette.

Sur la durée d’une vie, ces fièvres sont passagères et insérées entre de longues périodes de tranquillité et de contrôle de soi. Mais Stefan Zweig nous montre à quel point nos vies peuvent être bouleversées par ces brefs moments de fébrilité.

Deux exemples se présentent à nous dans cet ouvrage. Le premier est celui de Mme Henriette, considérée comme une honnête femme, qui va abandonner mari et enfants pour suivre un jeune homme rencontré quelques heures auparavant. Le second est celui de Mrs. C. C’est l’incompréhension de cet acte précipité qui l’amène à confesser un accès de folie qu’elle a elle-même eu par le passé et qui a marqué le reste de sa vie. Sa folie momentanée s’est révélée vaine, ne laissant derrière elle que le lourd poids du remord et de la culpabilité. Une faute de seulement vingt-quatre heures mais qu’elle ne se pardonne pas malgré le temps passé et son âge avancé. C’est donc une véritable confession qui se dévoile au fil des pages.

Le récit est intéressant et dévoile à peine les réflexions de l’auteur sur nos émotions, la passion, l’instinct animal en chacun d’entre nous, le jugement des comportements en société, etc. Et, ce que j’aime par dessus tout, ce sont les descriptions de l’auteur ! Il a le rare talent de faire passer des images fortes et des émotions à partir d’objets, de paysages et de gestes. Il peut redonner sens à une situation de la manière la plus originale et brillante qui soit. C’est le cas dans l’une des scènes qui se déroule au casino ; Stefan Zweig prend le temps de « zoomer » sur les mains qui se déplacent sur la table de jeu :

« Je ne sais pas si par hasard vous-même vous avez, un jour, simplement contemplé les tables vertes, rien que le rectangle vert au milieu duquel la boule vacille de numéro en numéro, tel un homme ivre, et où, à l’intérieur des cases quadrangulaires, des bouts tourbillonnants de papier, des pièces rondes d’argent et d’or tombent comme une semence qu’ensuite le râteau du croupier moissonne d’un coup tranchant, comme une faucille, ou bien pousse comme une gerbe vers le gagnant. La seule chose qui varie dans cette perspective, ce sont les mains, toutes ces mains, claires, agitées, ou en attente autour de la table verte ; toutes ont l’air d’être aux aguets, au bord de l’antre toujours différent d’une manche, mais chacune ressemblant à un fauve prêt à bondir, chacune ayant sa forme et sa couleur, les unes nues, les autres armées de bagues et de chaînes cliquetantes ; les unes poilues comme des bêtes, sauvages, les autres flexibles et luisantes comme des anguilles, mais toutes nerveuses et vibrantes d’une immense impatience.

Malgré moi, je pensais chaque fois à un champ de courses, où, au départ, les chevaux excités sont contenus avec peine, pour qu’ils ne s’élancent pas avant le bon moment : c’est exactement de la même manière qu’elles frémissent, se soulèvent et se cabrent. Elles révèlent tout, par leur façon d’attendre, de saisir et de s’arrêter : griffues, elles dénoncent l’homme cupide ; molles, le prodigue ; calmes, le calculateur, et tremblantes, l’homme désespéré. Cent caractères se trahissent ainsi, avec la rapidité de l’éclair, dans le geste pour prendre l’argent, soit que l’un le froisse, soit que l’autre nerveusement l’éparpille, soit qu’épuisé on le laisse rouler librement sur le tapis, la main restant inerte. Le jeu révèle l’homme, c’est un mot banal, je le sais ; mais je dis, moi, que sa propre main, pendant le jeu, le révèle plus nettement encore. »

Le travail de description et de ressignification est la partie de l’ouvrage qui m’a le plus séduite. C’est ce qui rend l’histoire plus captivante et mémorable selon moi, enrichissant significativement le récit et les réflexions de l’auteur.

Ce court récit se lit comme on peut manger une madeleine, rapidement, avec délice, sans préoccupation mais toujours avec la sensation d’en vouloir plus !

Stefan Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, 1929.

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