Publié dans Europe

Prendre le chemin de son passé

« Je me sens toujours plus seul quand il fait froid ». C’est en ces termes que débute Les chaussures italiennes, roman écrit en 2006 (2009 pour la traduction française) par l’auteur suédois Henning Mankell. Fredrik Welin a en effet des raisons de se sentir seul. Il vit isolé, depuis des années, sur une petite île de la Baltique, avec pour seule compagnie sa chienne et sa chatte. Ses journées se ressemblent toutes, comme figées dans une immuabilité réconfortante. Seuls sa baignade quotidienne dans l’eau glacée, le passage du postier hypocondriaque et l’envahissement progressif de la fourmilière sur la table du salon permettent de dire que, oui, le temps passe.

Car, depuis que Fredrik a commis une erreur médicale, lors d’une amputation a priori peu complexe, il s’est exclu de la société et s’est reclus sur son île, s’infligeant, par lâcheté, une vie d’ermite. La solitude lui convient, lui évite de se confronter au regard des autres et de ressentir ce sentiment de culpabilité qu’il tente d’enfouir dans son trou de glace tous les matins. Mais lorsque son amour d’enfance, Harriet -qu’il a quitté il y a bien longtemps, sans un mot- débarque à l’improviste, il sait que cela ne présage rien de bon.

Comment l’a t’elle retrouvé ? Que vient-elle faire ici ? Harriet est mourante, et elle lui demande de tenir une promesse qu’il lui avait faite il y a plus de quarante ans. Elle lui demande de l’emmener voir ce lac forestier qu’il avait découvert des années plus tôt avec son père. Cet instant magique, irréel, est resté gravé dans sa mémoire, et il lui avait promis de l’y emmener. Mais il a fui. Et aujourd’hui, elle le rattrape. Il hésite. Est-elle animée d’un sentiment de rancœur ? Veut-elle lui faire payer son abandon ? Il n’en sait rien. Mais il accepte. Après tout.

Ces deux êtres, qui se connaissent si bien et à la fois si peu, s’engagent alors sur une route, dont Fredrik ne sait pas bien où elle va le mener. Car ce lac forestier est un prétexte. Il n’est que le point de départ de multiples rencontres, discussions et remises en cause. La venue de cette femme va bouleverser sa vie et va le confronter à ce à quoi il a toujours refuser de se confronter. L’abandon d’Harriet. L’amputation ratée. Sa vie recluse. Ce qu’il est, ce qu’il est devenu. Et c’est dans la douleur qu’il devra faire ce long chemin de repentance, tout en épaulant Harriet dans son interminable agonie.

Au fur et à mesure de ce périple, il prend conscience qu’il a commis des erreurs et qu’il doit -non les réparer, il est trop tard- mais demander pardon.

« Harriet avait dit qu’elle n’avait jamais aimé un homme comme elle m’avait aimé. Cela me bouleversait. Je ne m’y attendais pas. J’avais le sentiment de pouvoir voir enfin ce qu’avait impliqué, en vrai, ma trahison envers elle – pour elle comme pour moi ».

Il va alors demander pardon à la femme qu’il a aimée. À cette femme qu’il a amputée. À ceux qu’il a abandonnés. Et sa vie va ainsi prendre un nouveau tournant car il n’est jamais trop tard pour demander pardon, et pour recommencer sa vie, celle que l’on souhaite véritablement mener.

La métamorphose de cet homme est le point central de ce roman. On suit, pas à pas, à ses côtés, les bouleversements que ces retrouvailles « forcées » vont causer. Nous, on sait que ça va lui faire du bien. Mais lui, il n’en est pas vraiment convaincu ! Ce roman m’a beaucoup plu, pour plusieurs raisons : une ambiance un brin oppressante, de nombreux rebondissements, des personnages touchants et complexes. Des situations d’une simplicité déconcertante deviennent des moments particulièrement bouleversants, chargés d’une émotion intense. Un petit détail est en réalité un pas de géant pour Fredrik. Et lorsqu’il décide de se débarrasser de la fourmilière du salon, on devine que la rédemption n’est plus bien loin.

Henning Mankell, Les chaussures italiennes, 2006

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s