Publié dans Adaptations, Best of, Europe

La Bible, manuel de mauvaises moeurs ?

Il faut un certain culot pour écrire sur la Bible et encore plus pour en faire une relecture. Et c’est avec un regard impertinent et une éloquence rare que Saramago a relevé ce pari difficile dans Caïn.

Fils de paysans, Saramago est un grand autodidacte qui a découvert seul son génie littéraire. L’auteur des plus grandes œuvres littéraires de la langue portugaise abandonna le lycée pour devenir serrurier. Il publia son premier livre à 25 ans mais c’est à 58 ans qu’il s’affirma réellement comme écrivain et fut reconnu comme l’auteur incontournable que l’on connaît aujourd’hui.

Profil atypique, écrivain de génie, ses œuvres sont toujours d’une grande originalité et souvent provocantes. Son livre Caïn ne déroge pas à cette règle et sonne comme un dernier « salut » à ses lecteurs mais surtout à l’Église.

Pour comprendre ce livre et son importance, il faut savoir que Saramago considérait la Bible comme un « manuel de mauvaises mœurs ». Il décida alors de le prouver en se basant sur le texte même de l’Ancien Testament. Il réussit à en extraire les incohérences et les injustices les plus évidentes pour nous dévoiler un dieu qui, finalement, à l’image des hommes, peut s’avérer cruel et capricieux.

La critique contenue dans le texte de Caïn, mais aussi de L’Évangile selon Jésus-Christ, causa son excommunication par le Vatican. Harcelé par l’Église au Portugal, il dût même quitter le pays et s’exiler aux Canaries jusqu’à la fin de ses jours. C’est donc bien plus qu’une relecture humoristique de la Bible que Saramago nous dévoile.

Ce livre est avant tout le regard d’un homme, Caïn, frère d’Abel et fratricide. Celui-ci voyagea dans le temps et l’espace pour vivre tous les moments déterminants de l’Ancien Testament. De la création du paradis à la construction de la tour de Babel en passant par la destruction de Sodome et la construction de l’Arche de Noé, c’est un voyage initiatique qu’il nous fait partager. Un peu comme le Candide de Voltaire, c’est la personnalité de Caïn que l’on voit se construire au fil des pages, sa révolte face aux injustices et ses critiques face à un dieu pas si miséricordieux.

L’écriture, légère et piquante, nous rend la lecture délicieuse. Saramago réussit à nous captiver dès le début par son humour, son ironie et son style. Mais rien ne parle mieux que ses propres mots. C’est ainsi qu’il décrit l’expulsion d’Adam et Eve du paradis :

Quant au seigneur et à ses visites sporadiques, la première était pour voir si adam et ève avaient eu des problèmes avec leur installation domestique, la seconde pour savoir s’ils avait reçu un quelconque bénéfice de la vie champêtre et la troisième pour prévenir qu’il ne pensait pas revenir de si tôt, car il devait faire des rondes dans les autres paradis existant dans l’espace céleste. Effectivement, il ne réapparaîtrait que bien plus tard, à une date dont il n’est resté aucun registre, pour expulser le malheureux couple du jardin d’éden pour le crime infâme d’avoir mangé le fruit de la connaissance du bien et du mal. Cet épisode, qui a été l’origine de la première définition d’un péché originel jusqu’alors inconnu, n’a jamais été bien expliqué. Tout d’abord, même l’intelligence la plus rudimentaire n’aurait aucun mal à comprendre qu’être informé sera toujours préférable à ne pas connaître, en particuliers dans des matières si délicates que celles du bien et du mal, dans lesquelles chacun se risque, sans pour cela donner une condamnation éternelle dans un enfer qui restait encore à inventer. Ensuite, que le ciel s’écrie de l’imprévoyance du seigneur, qui s’il réellement ne voulait pas qu’ils mangent ce fruit, aurait eu une solution facile, il suffisait de ne pas avoir planté l’arbre, ou de l’avoir mis à un autre endroit, ou de l’avoir entouré d’un fil de fer barbelé.”

Cet extrait nous montre une autre particularité du style de Saramago : sa complexité. Il joue avec les mots, mais aussi avec la construction des phrases et des paragraphes. Sous sa plume, les majuscules et les paragraphes disparaissent, la ponctuation devient minimaliste et nos repères sont bousculés. L’immersion dans ce livre n’est donc possible que grâce à un effort du lecteur. Mais cet effort sera grassement récompensé !

Voir le monde avec les yeux de Saramago, ça se mérite !

José Saramago, Caïn, 2011 (2009)

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