Publié dans Europe, Insolite

Peut-on rire des jeux de l’amour ?

« Le jeu de l’autostop » est l’une des sept nouvelles écrites par Milan Kundera dans son recueil Risibles amours, écrit entre 1959 et 1968.

Le titre de cet ouvrage est trompeur : je m’attendais à une nouvelle légère, parlant de l’amour et de ses déboires, de l’amour qui nous embarque dans des situations incongrues qui, par leur extravagance, nous portent à rire plutôt qu’à réfléchir. Bien naïve ai-je été, et me voici donc embarquée à mon insu dans un « jeu », qui, en réalité, n’en était pas un.

Un « jeune homme » et une « jeune fille » (nous ne connaîtrons pas leur véritable identité, comme si ce jeune homme et cette jeune fille pouvaient être n’importe qui, vous ou moi), amants depuis un an déjà, partent en vacances. Jusque là, c’est une histoire on ne peut plus banale. Pourtant, ces deux là aiment à jouer au jeu de l’autostop. Quel est ce jeu ?

La jeune fille descend de la voiture, s’éloigne de son amant et attend au bord de la route. Le jeune homme, quant à lui, fait mine de l’apercevoir, et propose à cette jeune « inconnue » de monter à ses côtés, et de l’emmener où elle le désire. Dès qu’elle monte dans la voiture, ils ne sont plus le « jeune homme » et la « jeune fille » qui se connaissent depuis un an déjà : ils sont deux étrangers, à la fois étranger à l’autre et étranger à eux-mêmes. Le jeu peut donc commencer.

La jeune femme, de nature timide et introvertie, tire parti de ce jeu pour « sortir » d’elle-même, et pour montrer au jeune homme qu’elle aussi, elle « sait faire » la « fille facile », la femme qui plaît, la femme que les hommes regardent. Elle aime jouer cette femme, cette femme qu’elle n’est pas et qu’elle ne sera jamais. Lui, qui en a tant connu des femmes comme ça, aime à retrouver cette sensation, celle de l’excitation de la chasse, de l’attente de piéger sa proie, des stratagèmes pour parvenir à ses fins.

Mais le jeu va s’emballer. Car ils le jouent à la perfection, ce jeu. Parce qu’elle excelle dans l’art de la séduction, il se demande si, finalement, la jeune fille (« sa » jeune fille !) ne serait pas une femme « comme les autres », « une de plus ». Il oublie alors sa fragilité, et va lui faire payer son comportement. Car elle y joue un peu trop bien, à ce jeu. Commence alors un processus de déstabilisation, de coups bas, de blessures et de violence. Le jeu continue et doit continuer. Plus possible de faire machine arrière, et les acteurs devront jouer jusqu’au bout, jusqu’à mettre en danger leur relation, leur estime de l’autre et de soi. Et le jeu n’en est plus un. Car « dans le jeu on n’est pas libre, pour le joueur le jeu est un piège ».

Oui, tout au long de cette nouvelle, on sent que le jeu se meut peu à peu en un piège, que les règles ne sont plus connues, que la fin ne peut plus être un grand éclat de rire. C’est trop tard. Car la jeune fille et le jeune homme dépassent les limites du soutenable (mais comment les connaître, ces limites ?) et nous embarquent, à notre insu, dans un jeu qui nous met mal à l’aise et qui, dans le même temps, nous attire. Effectivement, c’est agréable à première vue de jouer à celui ou celle que l’on n’est pas. Mais dès lors que l’on prend prétexte d’un jeu pour défier ses démons, pour pallier ses peurs et ses angoisses, pour sortir de soi pour devenir autre, alors, oui, l’issue du jeu devient imprévisible. Et l’issue du jeu ne peut alors qu’être destruction. Destruction de l’autre et destruction de soi.

Risibles amours n’est pas un recueil dans lequel les nouvelles sont accolées les unes aux autres, sans cohérence ni unicité. En effet, les nouvelles se répondent, s’interpellent, autour de ce même thème qu’est l’amour. D’ailleurs, le recueil est construit de la sorte : la nouvelle n° 1 est liée à la n° 7, la n° 2 renvoie à la n° 6, la n° 3 à la n° 5, la n° 4 étant le « cœur » du recueil. Un jeu de correspondances s’instaure donc, et il est amusant, au fil des nouvelles, de voir évoluer un thème, un personnage…

Et ce jeu de renvois se retrouve dans l’œuvre même de Milan Kundera, et notamment dans La plaisanterie, rédigée parallèlement à Risibles amours.

Milan Kundera, Risibles amours, 1959 à 1968

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