Publié dans Adaptations, Europe

La Guerre des boutons au XXIe siècle

« Si on écrivait La Guerre des boutons aujourd’hui, je suis convaincu qu’ils finiraient tous en prison ».

C’est à partir de cette idée simple que Bertrand Rothé a choisi de travailler : transposer l’histoire de La Guerre des boutons à notre époque ; c’est le pari, réussi selon moi, qu’il a réalisé avec son livre Lebrac, trois mois de prison.

Après avoir demandé à des policiers, des juges et des éducateurs de lire ou relire le livre de Louis Pergaud, Bertrand Rothé a utilisé leurs réponses, ainsi que ses propres observations lors de procès et de visites en centres de rééducation, pour réécrire l’histoire de Lebrac, Grangibus, l’Aztec et les autres. La question posée est simple : que se passerait-il aujourd’hui si des adolescents ligotaient, battaient et fouettaient l’un des leurs si celui-ci les avait trahis ? Le problème serait-il réglé entre jeunes, avec les parents ou par le système judiciaire ?

La guerre des boutons, film d'Yves Robert, 1962

« Il venait de briser une des règles les plus fortes : la solidarité des adolescents contre le monde des adultes, celle qui réunissait les belligérants au-delà de tous les conflits, au-delà de tous les coups, de toutes les violences. »

Cette réflexion de l’Aztec, chef des Velrans, poussé par sa mère à porter plainte après avoir été battu par Lebrac et les autres, résume bien la situation : comment le « monde des adultes » interagit avec celui des enfants/adolescents et comment cette interaction a-t-elle évolué depuis 1912 (date de publication du livre de Louis Pergaud) ? Bertrand Rothé revient ainsi sur l’épisode de l’Aztec, chef des Velrans attrapé et « corrigé » par les Longeverne, puis sur celui de Bacaillé, membre des Longeverne battu froidement pour avoir trahi sa bande et livré le secret de la cabane et du « trésor ». Dans son adaptation, les policiers, éducateurs et magistrats sont omniprésents et ce « monde des adultes » intervient dans celui des enfants alors que, dans La Guerre des boutons, les seuls adultes présents sont les parents et l’instituteur.

Couverture du livre Lebrac, trois mois de prisonCette adaptation d’un roman important d’avant la Première Guerre mondiale illustre bien l’évolution de la perception de la délinquance juvénile au cours du XXe siècle. Dans sa postface, Laurent Bonelli (sociologue auteur de La France a peur. Une histoire sociale de « l’insécurité », La Découverte, 2008) analyse ces mutations dans la prise en compte de la violence des mineurs. Il explique notamment comment le système a changé au cours du siècle, démontrant un « basculement particulièrement sensible de la perception et du traitement institutionnel des jeunesses indociles ». Laurent Bonelli analyse les différents processus responsables, selon lui, de ces transformations, processus liés aux évolutions du système scolaire, du monde du travail et des modèles familiaux, ainsi qu’aux différentes politiques mises en œuvre pour enrayer ces phénomènes. Laurent Bonelli étudie l’évolution du système judiciaire français, notamment celle de la justice depuis les ordonnances de 1945, illustrant un passage de l’idée de « rééducation » à celle de « punition » et de mise à l’écart.

Moi qui ai aimé La guerre des boutons (le livre de Louis Pergaud comme le film d’Yves Robert), j’ai particulièrement apprécié Lebrac, trois mois de prison pour trois raisons principales. Tout d’abord, écrit dynamiquement avec de nombreux dialogues, ce roman se lit très facilement et de manière agréable. Ensuite, je trouve le concept de transposer une histoire d’une époque à une autre attirant, et Bertrand Rothé a bien réussi ce pari. Enfin, l’analyse sous-jacente de l’évolution du regard de la société française sur la délinquance des mineurs est intéressante et instructive d’un point de vue sociologique.

Betrand Rothé, Lebrac, trois mois de prison, 2009

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